LE PIÈGE... 

Traite  des femmes au Népal

Prix Carmignac du Photojournalisme 2017

 

     L’histoire commence souvent de la même façon : un inconnu, un ami, ou, plus souvent qu’on ne l’imagine, un oncle ou un cousin fait la promesse d’une vie meilleure à une jeune Népalaise. Arborant vêtements ou bijoux onéreux, celui-ci assure qu’un emploi permettant à toute la famille de subsister ainsi que de nouvelles opportunités l’attendent à Katmandou, la capitale, ou en Inde, en Malaisie ou au Koweït.

     Rita eut cette conversation à l’âge de 16 ans. Vivant alors dans la pauvreté à Jappa, village situé dans l’est du Népal, on lui promit une vie meilleure en Inde, à quelques kilomètres de là. C’est ainsi que le piège se referma doucement sur elle. Après avoir franchi la frontière avec son « ami », Rita fut confiée à un homme qui la força à se prostituer auprès de quinze à vingt hommes par jour, comme le furent de nombreuses filles et femmes enfermées dans le même bâtiment.

     Nilan n’avait que 15 ans lorsqu’on lui fit la même promesse. Attirée par l’illusion d’une vie meilleure, elle fut emmenée et vendue à Dubaï où on la força à travailler comme domestique vingt heures par jour, sept jours sur sept. Sexuellement agressée par de nombreux hommes, elle tomba enceinte. Cela n’empêcha pas les abus de persister. Durant les huit mois de sa grossesse, elle fut retenue contre son gré, souvent enchaînée au lit. On finit par la renvoyer au Népal, mais le bébé ne survécut pas à la torture qu’elle avait endurée.

      Sarita n’avait que 5 ans à la mort de son père, marquant le début d’une spirale inévitable. Maltraitée pendant des années par son beau-père, elle s’enfuit de chez elle à l’âge de 12 ans. Pour survivre dans les rues de Katmandou, elle travailla dans des restaurants appelés localement « Cabin restaurants » et bars pour adultes « Dance bars ». Dans les deux cas, les boissons ne sont pas la seule chose vendue aux nombreux clients masculins... À l’âge de 16 ans, elle fut victime d’un viol et tomba enceinte. Son agresseur l’épousa, mais l’abandonna cinq mois plus tard en emportant tout son argent. Aujourd’hui âgée de vingt-sept ans et avec un enfant, elle continue de travailler dans un Dance bar et gagne moins de cent dollars par mois.

     Au Népal, ces histoires ne sont que trop familières. Le pays reste l’un des états les plus pauvres d’Asie du Sud avec un quart de sa population vivant sous le seuil de pauvreté. La situation économique s’est aggravée en 2015 après le séisme de magnitude 7.8 qui a frappé le Népal. Neuf mille personnes périrent et 650 000 durent fuir leur foyer. Pour de nombreuses familles, trouver n’importe quel emploi devint une nécessité absolue et pour les trafiquants ce fut une aubaine. C’est là que le piège soigneusement préparé se referma sur les jeunes femmes. 

 

    Lizzie Sadin a passé trois mois au Népal pour réaliser le travail présenté dans ce livre : « En tant que femme et photographe, je me suis toujours intéressée aux problématiques des Droits Humains. J’ai naturellement choisi de me concentrer sur la vie des femmes et la façon dont leurs Droits fondamentaux sont bafoués ».

     L’intérêt de Lizzie pour les femmes remonte aux années quatre-vingt-dix en France lorsqu’elle suivit le calvaire de femmes battues, de leur domicile aux services d’urgence, du commissariat aux refuges pour femmes. « J’ai passé trois ans à me battre avec les services de police, les travailleurs sociaux et les bénévoles d’associations caritatives pour avoir accès à ces femmes que personne ne voulait montrer » relate-t-elle. « Je voulais lever ce tabou, être la voix de celles qui n’en avaient pas et montrer ce qui se cachait dans l’ombre ». Son objectif était simple : forcer la conversation, montrer aux femmes battues qu’elles n’étaient pas seules, qu’elles étaient les victimes d’un problème structurel qui affecte la société toute entière. « Lorsque les photographies ont été publiées, les gens ont commencé à s’ exprimer : les femmes ont osé raconter leur histoire et c’est ce que je souhaitais ».

 

    Au Népal, Lizzie Sadin comprend qu’elle se heurte à une omerta similaire qui permet à cet immense trafic de perdurer.  « Les Népalais ne le savent pas, ils ignorent que l’on parle de trafic, d’ esclavage » explique-t-elle. « Ils pensent que c’est une forme de prostitution classique. Ni l’opinion publique, ni les familles de ces filles, ni les filles elles-mêmes ne réalisent ce que cela implique ».

 

    Katmandou compte 20 000 travailleuses du sexe qui vendent leurs services dans les Cabin restaurants, les Dance bars et les salons de massage. Entre 5 000 et 10 000 femmes sont vendues chaque année du Népal à l’Inde, rejoignant ainsi des centaines de milliers d’autres qui ont été vendues ou qui ont choisi d’émigrer pour trouver du travail à l’étranger. Ce dont Lizzie Sadin est témoin durant ces trois mois à travers le Népal et certaines parties de l’Inde, c’est un trafic organisé : une mafia, ainsi que l’a qualifié le juge Tek Narayan Kunwar. Une mafia qui se nourrit des espoirs et du désespoir. 

 

      Lizzie Sadin dut se battre pour obtenir ces photographies. « Il faut être audacieux. Il faut faire face aux maris, aux proxénètes, aux trafiquants, aux gardes, aux vigiles, aux propriétaires des bars car ce qui se passe est très dissimulé » raconte-t-elle.

 

     De ces photographies surgit la dure réalité des filles forcées à travailler dans ces établissements. Leurs clients, leurs exploiteurs, leurs bourreaux les dominent tels des prédateurs. Lizzie Sadin ayant choisi de ne pas montrer les actes d’abus, on ne peut qu’ imaginer ce qui se passe derrière ces portes une fois refermées.

 

   Les photographies illustrent également leur désespoir. Le mot « angoisse » prend tout son sens lorsque l’on voit ces filles traverser la frontière entre le Népal et l’Inde, s’accrochant à l’espoir de n’être pas refoulées tandis qu’elles persistent à croire aux merveilles qu’on leur a promises. Sur l’un des clichés, une jeune femme se dispute avec des officiers de l’immigration et des travailleurs d’une organisation, affirmant qu’elle n’est pas la victime de trafiquants. Un homme en garde à vue, un trafiquant, écoute la discussion derrière les barreaux. Il porte un tee-shirt où est inscrit fièrement :

                                                                    « Je ne suis pas EN danger, je suis LE danger »...

 

     D’autres s’effondrent lorsqu’elles réalisent qu’elles ont été sauvées de mois, si ce n’est d’années, de servitude et d’abus. Pourtant, leur avenir reste incertain et elles n’ont d’autre perspective que la pauvreté, prisonnières d’une vie dont elles ne peuvent s’échapper.

 

      Les autorités locales ont tenté d’endiguer ce mouvement. Plus tôt cette année, le Népal a interdit à ses citoyens de se rendre dans les pays du Golfe avec un visa touristique et certains de ces pays ont cessé de délivrer des permis de travail aux Népalais. Mais les trafiquants s’adaptent constamment et utilisent l’Inde et le Sri Lanka comme épicentres de leurs activités, la corruption rampante n’aidant en rien. En mars 2017, un rapport parlementaire affirmait que des officiers de l’immigration de l’aéroport international de Katmandou ont pu être complices de trafiquants « dans l’envoi de milliers de femmes pauvres et illettrées vers les pays du Golfe dans le but de travailler illégalement et où elles sont exploitées et maltraitées ».

 

     Les abus prennent de nombreuses formes, de l’esclavage aux sévices physiques et sexuels. Nilan, qui fut esclave domestique d’une famille de Dubaï, fut violée à plusieurs reprises par différents agresseurs. Lorsqu’elle tomba enceinte, le chef de famille lui fit comprendre qu’elle était « malade » et qu’ils ne pouvaient plus la garder. Elle fut emmenée à l’aéroport puis envoyée en prison, son passeport ayant expiré. Huit mois plus tard, après avoir été expulsée du pays, elle put rentrer vivre au Népal mais sans son bébé, mort-né.

 

     Selon l’organisation non gouvernementale Maiti Nepal qui a récemment effectué un sondage auprès de travailleuses népalaises de retour du Golfe, 67 % d’entre elles souffrent de graves problèmes de santé ainsi que de séquelles psychologiques. Bien que toutes les Népalaises ne subissent pas le sort de Nilan, nombreuses sont celles qui restent marquées par la servitude forcée.

Maya, par exemple, l’a endurée cinq fois. Cette femme de 37 ans, originaire du village de Kharani Faat, près de Pokhara, a d’abord travaillé au Koweït où elle s’occupait de douze enfants, dix-huit à vingt heures par jour, pour moins de cent dollars par mois. Elle décrit cette situation comme infernale, un enfer qui dura deux ans. À son retour, son oncle la renvoya. Deux fois. Puis elle fut envoyée à Dubaï et Oman. Aujourd’hui, grâce à l’organisation Pourakhi, elle peut enfin rentrer dans sa ville natale où ses enfants l’attendent.

 

      Le problème, en France comme au Népal, reste le même. « C’est une violence basée sur le genre » explique Lizzie Sadin. Une violence profondément ancrée dans la société. « On leur a appris à être commandées, dociles, à obéir aux hommes, aux maris, aux frères » Étant donné qu’elles n’ont que rarement accès à l’éducation, à l’information et à cause des menaces de représailles, elles font le choix du silence.

 

      Il existe cependant une différence entre ce que la photographe a pu voir en France vingt ans auparavant et ce qu'elle a vu au Népal en 2017. « En France, les femmes que j’ai photographiées m’invitaient à les prendre en photo pour témoigner. Elles voulaient exister à travers mes images » raconte Lizzie. « Je leur parlais, je tenais leurs mains, je pleurais avec elles puis je les photographiais. En échange, je leur offrais une voix ».  Au Népal, à l’inverse, les femmes photographiées par Lizzie n’osent pas franchir le pas. « Elles ont peur ». Elles continuent d’être les victimes d’une structure sociétale où la violence envers les femmes est ancrée dans les mœurs.

 

      Les organisations locales se battent pour changer cette perception. Elles travaillent à diffuser à travers le pays des campagnes de prévention et collaborent directement avec les forces de police locales. À la frontière entre le Népal et l’Inde, par exemple, elles aident les officiers de l’immigration à déceler les trafiquants parmi les hommes qui prétendent voyager avec leur femme, fille ou sœur. Elles appellent au téléphone familles et amis afin de vérifier la véracité de leurs propos. Ceux pris en flagrant délit sont condamnés pour trafic d’êtres humains et sont envoyés en prison pour une peine allant de sept à dix ans.

 

      Le juge Tek Narayan Kunwar a également beaucoup agi pour ces femmes. Lauréat d’un prix du Département d’État des États-Unis, il est responsable de la réduction drastique du délai entre l’arrestation d’un trafiquant et son jugement, qui est ainsi passé de cinq ans à moins de quatre-vingt-dix jours.

 

       Ces actions portent leurs fruits. Certaines victimes commencent à parler et Rita est l’une d’entre elles. Six mois après avoir été forcée à se prostituer, elle fut sauvée par l’association caritative Sakti Samuha. « Rita veut désormais rejoindre l’organisation et aider les filles comme elle à travers le Népal à prendre connaissance de la réalité » raconte Lizzie Sadin.

 

     Pour la photographe, le trafic organisé n’est pas simplement une conséquence de la situation économique et du manque d’opportunités au Népal. Il pose également la question des Droits des femmes : le droit de recevoir une éducation, de choisir son avenir, de vivre sa vie sans crainte des violences physiques ou psychologiques de leurs époux et famille. Il s’agit de changer un système entier de croyances, un système qui considère que les femmes sont inférieures aux hommes.

 

      Lizzie Sadin a lutté contre ce système dans les années quatre-vingt-dix, à l’aide de ses photographies de femmes battues en France. Aujourd’hui, elle poursuit ce combat pour les femmes du Népal, avec l’espoir que ses photographies aideront à changer les mentalités. Non seulement au Népal, mais également partout dans le monde.

                                                                                                                              Olivier LAURENT

                                                                                                                    International Photo Editor, Washington Post

 

 


 

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